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25/03/2022 17:11 | Actualisé Il y a 4 mois et 2 jours

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Prévisions des prix des matières premières et de l’aliment

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En ce début d’année 2022, les prix des matières premières de l’alimentation animale atteignent des records. La guerre en Ukraine est venue bouleverser des marchés qui s’étaient déjà progressivement mais fortement tendus en 2020 et 2021. Malgré l’incertitude et la volatilité des prix des matières premières, cette note vise à formuler des perspectives sur le prix des matières premières et de l’aliment porcin. La hausse va se poursuivre et le dérèglement des marchés risque d’être durable.

En novembre 2021, la prévision précédente de l’IFIP faisait suite à une année de hausse des cours des matières premières et de l’aliment. Le contexte géopolitique a été extrêmement modifié depuis, affectant directement les marchés et l’évolution des dynamiques de prix.

Cette note vise à développer le contexte de marché et les hypothèses retenues dans le cadre de l’actualisation de la prévision du prix de l’aliment pour porc charcutier.

Ce dernier s’est déjà rapproché du record enregistré en 2012/2013 en atteignant 309 €/t en janvier 2022. Compte tenu des éléments de marché connus à ce jour, une augmentation bien plus importante est attendue, ce contexte de prix haut pourrait perdurer.

Contexte

Des bilans mondiaux tendus

La hausse des prix des matières premières dure depuis l’automne 2020. A la suite de mauvaises récoltes mondiales en céréales comme en oléagineux d’une part et du dynamisme de la demande internationale d’autre part, les stocks de report se sont amoindris. La Chine a été très présente sur le marché des imports, stimulant la demande mondiale. Cette situation a soutenu à des niveaux très élevés les prix des matières premières.

Les stocks de report des principales matières premières sont en baisse. Le ratio stocks/consommation est évalué, en février 2022 par l’USDA, à 36 % en blé pour la campagne 2021/2022 contre encore 40 % pour la campagne 2019/2020. Pour le maïs, le ratio est de 25 % pour la campagne 2021/2022 contre 27 % pour la campagne 2019/2020. Les spécialistes considèrent que les risques de rupture et de crise alimentaire sont significatifs si ces ratios passent sous la barre de 24 %.

Les récoltes 2021 sont restées dans les moyennes quinquennales, ne permettant pas une réelle détente des cours mondiaux. Les prix, toutes matières premières confondues, sont restés très élevés. Le prix du blé était en moyenne de 237 €/t en 2021 soit une augmentation de 19 % par rapport à 2020, celui du tourteau de soja de 421 €/t soit une augmentation de 15 % par rapport à 2020.

Dans ce contexte de prix déjà tendus, la guerre entre les deux grands exportateurs de matières premières que sont l’Ukraine et la Russie touche lourdement les marchés mondiaux.

La guerre en Ukraine désorganise les marchés

L’Ukraine et la Russie représentent 30 % des exportations mondiales de blé et 20 % de celles de maïs. La guerre entre ces deux pays a stoppé les exportations depuis leurs ports de la mer Noire, entraînant de vives réactions des marchés et une forte volatilité des prix. Sur les marchés à terme entre le 22 février et le 22 mars, la tonne de blé a augmenté de 92 €, la tonne de maïs de 72 €, la graine de colza de 240 € et celle de tournesol de 380 €. Pour certaines matières, les cotations étaient même indisponibles. La Russie étant également un grand producteur et exportateur de combustibles, la flambée des cours du gaz et du pétrole a dopé le complexe oléagineux utilisé comme agrocarburant.

Perspectives 2022

Dans ce contexte inédit, la visibilité est réduite et la volatilité va perdurer sur les marchés des matières premières a minima jusqu’aux prochaines récoltes de l’hémisphère nord. Pour illustrer la difficulté de l’exercice, il a été choisi de réaliser deux scénarii, qui se distinguent par les quantités exportables depuis le bassin de la mer Noire. Le premier prend les hypothèses de faibles quantités exportables, la production de matières premières ou leurs exportations continuant à être très affectées par la guerre (scénario représenté en pointillés). Le deuxième scenario est celui d’une reprise des exportations de céréales et de tournesol vers les marchés mondiaux (scénario en tirets). Dans les deux cas, les prix de l’énergie restent à des niveaux élevés, soutenant les cours des oléagineux. Les probabilités de réalisation de chacun des scénarios restent difficiles à estimer.

Complexe oléagineux : vers une rupture ?

L’Ukraine et la Russie sont aussi les principaux exportateurs mondiaux de tournesol tous produits confondus et répondent à plus de 50 % de la demande internationale en tourteaux de tournesol. La cessation de leurs exportations a entraîné l’interruption des cotations de tournesol et la demande s’est répercutée sur les autres oléoprotéagineux.

La demande internationale est forte en graine et en tourteaux de soja, notamment du côté chinois. L’offre en soja américain s’amoindrit alors que la nouvelle récolte brésilienne arrive sur les marchés. Cette récolte, annoncée comme exceptionnelle, a finalement souffert du déficit hydrique touchant le continent et atteint 134 Mt (- 4 Mt/2020). La récolte argentine est également en repli à 42 Mt (- 2 Mt/2020). Cette situation tend un peu plus les stocks mondiaux de fin de campagne, le ratio stocks/utilisation (rapport février 2022 de l’USDA) est au plus bas depuis 5 ans pour la campagne 2021/2022 à 24 %. Dans ce contexte, les prix du soja, déjà exceptionnellement hauts, semblent s’orienter vers de nouveaux records.

En ce qui concerne le colza, les prix de la graine avaient déjà fortement augmenté fin 2021 en raison de la mauvaise récolte de canola canadien. En mars 2022 ils atteignent presque 1000 €/t en prix spot contre 464 €/t en mars 2021. La demande en tourteau est aussi très dynamique soutenant les prix à la hausse. La réduction de disponibilité en tournesol renforce la demande sur le tourteau de colza, renforçant cette dynamique haussière.

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Figure 1 : Evolution mensuelle des prix des tourteaux sur le marché de Montoir en €/t

L’exercice de prévision ne porte pas directement sur les prix des matières premières non-OGM mais dans le cas de la guerre en Ukraine, ces marchés vont être largement perturbés. L’approvisionnement en tourteaux de soja non-OGM était déjà rendu difficile depuis mars 2021 en raison de faibles disponibilités mondiales et d’une demande soutenue. Les primes non-OGM étaient passées de 80 €/t en novembre 2020 à 200 €/t en mars 2021. La production du bassin mer Noire est exclusivement sans OGM et représente la première source alimentant le marché européen. Sans cet approvisionnement, les prix sont en forte hausse et les risques de rupture sont réels durant les prochains mois.

Blé : nouvelle polarisation des échanges  

La récolte 2021 de l’hémisphère nord a été dans la moyenne quinquennale. L’USDA estime la production mondiale à 778 Mt en 2021/2022, en hausse de 2 Mt par rapport à la campagne 2020/2021. La demande internationale en blé est aussi très soutenue avec des importations chinoises estimées à 10 Mt sur la campagne 2021/2022.

Les récoltes australienne et argentine ont été record et ont permis une légère détente des cours en début d’année 2022. Les conditions du blé d’hiver européen sont optimales, pronostiquant une bonne récolte. Aux Etats-Unis, les cultures accusent un léger déficit hydrique. La météo printanière sera décisive.

Le début de la guerre en Ukraine en mars 2022 a privé les marchés mondiaux de 6 Mt de blé ukrainien et 12 Mt de blé russe qui restaient à exporter en fin de campagne, faisant s’envoler les prix. La volatilité est très forte, les prix ayant parfois fluctué au cours du mois de mars de 50 €/t en une journée. La disponibilité de la future récolte du bassin mer Noire sera décisive pour les marchés.

La guerre affecte aussi bien le prix que la disponibilité en engrais minéraux, alors que les rendements vont dépendre des amendements de printemps.

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Figure 2 : Evolution mensuelle des prix du blé rendu Bretagne en €/t

Maïs : dans la tourmente ukrainienne

La campagne 2021/2022 a été bonne notamment grâce à la bonne récolte ukrainienne (+ 25 %). Malgré le déficit hydrique en Amérique latine, les récoltes argentine et brésilienne sont en hausse respectivement de 4 Mt et 30 Mt par rapport à la précédente campagne. La situation était donc favorable à une détente des cours. Mais l’arrêt des exportations ukrainiennes consécutif à la guerre, a provoqué une flambée des prix. Comme pour le blé, les marchés à terme sont extrêmement volatiles et atteignent de nouveaux records.

De manière identique au blé, les prochaines récoltes et les disponibilités à l’export ukrainien influeront de manière décisive l’évolution des prix. Des récoltes satisfaisantes et la reprise des exportations (scénario 2) pourraient détendre les prix. Mais les incertitudes restent fortes sur les surfaces semées (dans les prochaines semaines).

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Figure 3 : Evolution mensuelle des prix du maïs rendu Bretagne en €/t

Très forte hausse du prix de l’aliment attendue

Le prix de l’aliment dépend du coût matière et de la marge des fabricants qui couvrent leurs coûts de fabrication et commerciaux. Avec les prix élevés des matières premières depuis l’automne 2020, les fabricants avaient déjà réduit leurs marges et allongé leurs délais de recouvrement des factures. Ces marges sont aujourd’hui fortement réduites et incompressibles. En plus de l’augmentation du coût matière des céréales et oléoprotéagineux, l’augmentation du prix de l’énergie et des autres ingrédients tels que les vitamines, minéraux et acides aminés se répercuteront sur le prix de l’aliment complet.

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Tableau 1 : Evolution moyenne des prix des matières premières
et de l’aliment IFIP par année civile en %

L’aliment réagit toujours avec un décalage d’un ou deux mois aux augmentations du coût matière. Pour autant, avec la flambée du coût matière en mars, le prix de l’aliment accusera une forte augmentation dès mars. Cet état de hausse pourra durer jusqu’à l’arrivée des prochaines récoltes de l’hémisphère nord à l’été. Ce tournant de la nouvelle campagne pourra faire se détendre la demande et donnera plus de visibilité sur le futur approvisionnement du marché.

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Figure 4 : Evolution mensuelle des prix de l’Aliment IFIP (Aliment industriel pour porcs à l’engrais) en €/t

La guerre en Ukraine a rendu cet exercice de prévision difficile. Les cours ne se basent plus sur les fondamentaux de l’offre et de la demande mais sur les évolutions du contexte géopolitique qui affectent les volumes disponibles aux échanges internationaux. La situation change extrêmement rapidement, la volatilité est de mise. Même si son amplitude et sa durée restent en partie indécises, la flambée des coûts alimentaires en élevages est déjà importante et s’accentuera durant les prochains mois.

Leboulch

Ingénieure d'étude - Experte sur l'économie des marchés et des matières premières

Duflot

Directeur du pôle Economie

Quelques mots clés

Alimentation Alimentation animale Matière première Prix de l'aliment

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